Aug. 14th, 2002 22:38 by daudrain — Permalink | TrackBack: http://deluca.biz/trackback/52 | Del.icio.us — exists for 9 years & 9 months ago — Rate:
— — Sorry, this content is not available in english. - Le Nouvel Obs.
On l’appelait la «touche française». C’était ça, l’explication du succès remporté par l’industrie hexagonale du logiciel de jeu. Les Japonais et les Américains n’avaient qu’à bien se tenir devant l’invasion des Vivendi, Ubi et autres Infogrames. Mais aujourd’hui c’est la gueule de bois, alors que le marché international explose! Voici les raisons d’une chute
Au piquet, le bon élève! Vivendi Universal a décidé de vendre sa filiale de jeu vidéo VU Games. C’est pourtant l’une des rares activités de la multinationale qui ne méritent pas le bonnet d’âne. Au contraire, elle a collectionné les bons points grâce à son fidèle Adibou, mais aussi grâce à ses séries Diablo ou Warcraft, qui se vendent par millions d’exemplaires sur la terre: sa croissance doit être cette année de 25%, pour un chiffre d’affaires de 630 millions d’euros. Un vrai géant, dans un secteur lui-même en pleine explosion: le jeu vidéo, c’est une industrie qui dépasse largement les recettes des salles de cinéma.
Et c’est bien pour ça que Jean-René Fourtou, le nouveau patron de Vivendi Universal, veut vendre sa division. Il pourrait encaisser entre 1 et 2 milliards d’euros selon l’appétit des prétendants: Sony, Sega ou Microsoft seraient sur les rangs. Dans tous les cas, c’est un pavillon étranger qui flottera de nouveau sur les studios Blizzard et Sierra, les fleurons de la flotte Vivendi, qui se refuse à tout commentaire officiel. Cette cession, si elle se confirme, sera le couronnement d’une année noire pour une activité qui concurrençait jusqu’à ces derniers mois, sans aucun complexe, les rois nippons et yankees. Trois français figurent dans le top 10 mondial: VUG, Infogrames et Ubi Soft (voir tableau). Le made in France a conquis 20% du marché mondial. C’est bien le seul créneau à la fois high-tech et culturel où la France peut briller.
Faudra-t-il bientôt employer l’imparfait? Car, depuis le début de l’année, comme dans une cascade de dominos, les sociétés françaises s’étalent à tour de rôle. Cryo, qui s’était baptisé «fer de lance de la "french touch"», a été mis en liquidation judiciaire fin juillet. «Pour eux, les carottes sont cuites», prédit un spécialiste. Depuis décembre 2001, une douzaine d’autres petites sociétés, comme In Utero ou Polygon, ont fait faillite. Plus grave, même les ténors Infogrames et Ubi Soft ont perdu la confiance des investisseurs: leurs titres ont dégringolé de 70% en Bourse depuis janvier. Et plouf! La «french touch» a bu la tasse. Cette année, seul Vivendi Universal Games n’a pas déçu, grâce à la bonne tenue du marché des jeux pour PC, qui représente 60% de son chiffre d’affaires. La déconfiture des autres éditeurs français est d’autant plus déconcertante que le marché mondial se porte, lui, comme un charme grâce à l’arrivée de trois nouvelles consoles en deux ans (PS2, GameCube, Xbox). Selon la société d’études Informa Média Group, cette industrie encaissera la bagatelle de 31 milliards d’euros en 2002. Alors, d’où viennent les problèmes des Français?
Ils tiennent d’abord à la conjoncture européenne.Lles nouvelles consoles de Nintendo et de Microsoft ont été lancées sur le Vieux Continent six mois après les Etats-Unis: les ventes de jeux pour Noël ont donc été décevantes. Même l’anglais Eidos, le concepteur de Lara Croft, en a souffert. «En plus, il faut au moins un an avant que les nouvelles consoles ne dopent le marché», note Bruno Hareng, analyste chez ING Barings. Enfin, la baisse du dollar par rapport à l’euro a handicapé les exportations vers les Etats-Unis, qui représentent un tiers du marché mondial.
Mais ces facteurs techniques n’expliquent pas tout. Loin de là. Les entreprises françaises sont surtout victimes de leurs erreurs stratégiques. Comme Cryo, une société sympathique, qui n’a jamais su intéresser les joueurs au-delà de nos frontières, et qui ne sait pas comment éponger sa dette de 40 millions d’euros. «Ils étaient trop franco-français. Et leurs jeux étaient de vrais casse-tête, trop compliqués», estime un analyste. Ses grosses productions? Venise était un jeu en ligne susceptible de captiver les profs d’histoire, pas les adolescents, qui sont pourtant les plus gros acheteurs de jeux. Et c’est Chiara Mastroianni qui avait été choisie pour incarner l’héroïne du jeu Atlantis III. Etonnant, car cette actrice n’est pas vraiment l’idole des joueurs boutonneux! «Ils étaient très, très attentifs aux scénarios, mais ils ne comprenaient pas grand-chose à l’économie du secteur: ils visaient le public adulte, qui ne permet pas de rentabiliser ces énormes investissements», confie un observateur. Pis, Cryo avait fait le pari du jeu en ligne, qui n’a jamais décollé. «Les investisseurs nous y ont poussés. Tout le monde disait que l’avenir du jeu c’était internet», reconnaît Philippe Ulrich, ancien directeur artistique de la société. Erreur!
«Leur concurrent Ubi Soft a été plus prudent. Il a retiré ses billes du site de jeux en ligne Gameloft à temps!», dit Frédéric Diot, analyste chez Datamonitor. Certes, mais cela n’a pas suffi à rassurer les boursiers. Car le sage Ubi lui aussi flanche: le créateur du célèbre Rayman, vendu à plus de 10 millions d’unités sur la terre, a accusé une baisse de 46,8% de ses ventes au premier trimestre 2002-2003. La société de Montreuil a pourtant réussi à s’implanter sur le marché américain, qui représente 40% de son chiffre d’affaires, en reprenant le studio créateur de Myst, un des jeux les plus vendus au monde, mais cela ne permet pas d’assurer son avenir. «Sans Rayman, que représenterait cette boîte? dit un analyste. Leur stratégie reste mystérieuse: Ubi Soft veut-il rester une entreprise moyenne, certes bien gérée, ou vise-t-il une place de leader? Nous ne savons pas!» Pour payer ses derniers investissements, Ubi, qui pense réaliser des ventes comprises entre 430 et 450 millions d’euros en 2003, est condamné à aligner les succès. «Nous avons six titres qui vont se vendre environ à 6 millions d’unités», affirme son PDG Yves Guillemot. Le pari sera difficile à tenir: «Le jeu vidéo, c’est comme le cinéma: il n’y a qu’un succès pour neuf fiascos», explique Frédéric Diot.
Mais Ubi semble bien vaillant comparé à son gros concurrent Infogrames, en situation délicate. Son chiffre d’affaires 2002, 770 millions d’euros, est resté bien en deçà des 900 millions qu’il espérait. Là aussi, c’est le résultat d’erreurs. La société de Villeurbanne avait développé des jeux pour la console Dreamcast de Sega, qui a été retirée du marché, puis a parié sur la Xbox de Microsoft, dont le démarrage européen est plus que poussif. Les analystes sont surtout préoccupés par l’ampleur de ses dettes. En 1999, le groupe piloté par Bruno Bonnell s’est offert GT Interactive pour 135 millions de dollars, puis Hasbro Interactive pour 60 millions de dollars. «Un superdeal», continue à dire Bonnell. Cette offensive lui avait permis de mettre la main sur deux superbes catalogues américains, une marque prestigieuse (Atari, que Microsoft convoite, d’après nos informations), et un réseau de distribution en Amérique du Nord. Résultat, Infogrames a doublé son chiffre d’affaires en trois ans. Le hic, c’est que ces deux sociétés perdaient beaucoup d’argent, et que la restructuration a été bien plus compliquée que prévu. «On a mis le groupe dans un état de risque financier pour devenir un acteur majeur aux Etats-Unis. Le secteur se concentre et les bonnes places sont chères. Nous devions nous développer!», justifie Bruno Bonnell. Certes, mais Infogrames devra aussi rembourser 311 millions d’euros en juillet 2004, puis 125 millions d’euros un an plus tard. De l’avis général, c’est mission impossible. Même son patron l’admet: «Mais nous ne sommes pas inquiets, car nous prouverons que notre modèle est viable et nous pourrons ainsi rediscuter les échéances.» Son optimisme ne convainc plus que lui… «A chaque fois depuis deux ans, il annonce des résultats mirifiques. A chaque fois, il ne tient pas sa parole», dit un analyste financier. Ces spécialistes qui saluaient il y a peu son esprit conquérant lui reprochent maintenant d’avoir pris des risques inconsidérés. Rebaptisé «mini-Messier», Bruno Bonnell a un problème de crédibilité, notamment pour avoir fréquenté les rubriques people: au sommet de sa gloire, son crâne rasé s’affichait dans «Paris Match». Bonnell posait bras dessus, bras dessous avec son poulain Ronaldo, la star du football brésilien, en haut des marches du Palais des Festivals de Cannes! Aujourd’hui, les rumeurs courent: il serait bientôt débarqué, disent certains, il va vendre à Microsoft, affirment d’autres… «Ridicule, nous sommes et resterons indépendants», rétorque le PDG. «L’avenir d’Infogrames n’est pas si angoissant, modère Xavier Courtois, analyste chez ETC, c’est une très belle société.» Pour se défendre, Bonnell renvoie d’ailleurs la balle aux boursiers: «Ils exigent tout et n’importe quoi, ils refusent d’entendre de mauvaises nouvelles. On était trop optimistes, mais le problème, c’est qu’avec eux ça ne payait pas de jouer cartes sur table.» Toute l’industrie est en train de revoir ses pratiques. Et on s’aperçoit que les performances du passé étaient gonflées. Car c’est bien d’une crise de confiance qu’il s’agit. Traumatisés par l’effondrement de Kalisto l’an dernier, les actionnaires français se méfient des jeunes morveux de l’industrie du jeu, jugés immatures et cachottiers. «On est totalement dans l’irrationnel, s’insurge Bruno Bonnell. Désormais on assimile tout à n’importe quoi. Infogrames, c’est pas Kalisto. Et Kalisto, c’est pas Enron!» Voire… Car la déconfiture de Kalisto, star du nouveau marché boursier, fut un épisode très douloureux. En 1999, le fondateur de cette société bordelaise, Nicolas Gaume, 29 ans, faisait la une du «Wall Street Journal». Surnommé le «Spielberg français», il accompagnait Jacques Chirac dans ses tournées à l’étranger et il forçait l’admiration d’Ernest-Antoine Seillière, le patron des patrons. Mais Kalisto a fini par embellir ses bilans: la société avait intégré dans ses comptes un contrat qui n’a jamais été signé. Elle a depuis disparu, ruinant ses actionnaires. Elle n’a pas été la seule à faire des âneries: Cryo a été épinglé par ses commissaires aux comptes, dans le rapport annuel 2000, à cause d’une dette non réglée. Enfin, Titus a été condamné fin juillet par la COB à une amende de 100000 euros à cause de la diffusion d’une information «imprécise et trompeuse» sur son chiffre d’affaires 2000. «Depuis la chute de Kalisto, les gens ont réalisé que les petits éditeurs étaient gérés n’importe comment, explique Frédéric Diot, de Datamonitor. Les actionnaires pensaient que ces boîtes étaient sûres parce qu’elles cartonnaient en Bourse. Aujourd’hui, ils sont revenus aux indicateurs de base: chiffre d’affaires et résultat net.» C’est plus prudent. Mais là aussi, les éditeurs de jeux ont avancé des chiffres de vente souvent imaginaires. Les analystes, qui fermaient les yeux, feignent de découvrir de drôles de pratiques. Certains éditeurs diffusent par exemple des communiqués qui tentent de faire passer pour des ventes effectives les simples livraisons aux détaillants. Or le chiffre réel des ventes peut être deux fois inférieur. Et encore, ces résultats, appelés shipments dans le jargon, ne sont-ils même pas toujours fiables! «Il y a quelques années, je surestimais systématiquement de 25% mes chiffres parce que tous les autres mentaient, nous a ainsi expliqué un dirigeant d’un gros éditeur français. Finalement j’ai décidé de ne plus rien communiquer.» On se souvient aussi d’un autre éditeur hexagonal, qui annonçait un nombre d’abonnés à un jeu en ligne trois fois plus important que la réalité. Après ça, comment s’étonner de la défiance des actionnaires! Et comme si ça ne suffisait pas, ils découvrent que la fameuse «french touch» qu’on leur vantait n’était peut-être qu’une farce. «Ce terme n’existe qu’en France, personne n’en parle à l’étranger», affirme un spécialiste. Les principaux intéressés ne le contredisent même pas. «C’est une invention de journalistes», dit Bruno Bonnell. «A l’étranger, on disait plutôt: les Français font de beaux jeux, mais ils sont chiants à mourir», confie Christophe Ramboz, responsable Europe de Vivendi Universal Games. «La "french touch"? Oui, ça existe, ce sont des jeux américains produits par des Français! s’amuse un observateur étranger. Sérieusement, à part Astérix ou Rayman, qui sont vos héros?» Finalement, le problème des petites entreprises hexagonales, c’est d’avoir cru à leur propre gonflette. «On s’est imaginé des multinationales, alors qu’on se trouvait surtout en présence de PME, certes prometteuses mais vulnérables», estime un analyste.
Cette remise en question ne doit pourtant pas effacer que trois grandes entreprises françaises ont bel et bien émergé du secteur, même si elles sont aujourd’hui en situation précaire. Pourront-elles se rétablir? «Dans ce secteur, qui évolue sans arrêt, on peut vite perdre sa chemise. Et comme à Hollywood, les coûts de production ont explosé, il faut avoir les épaules très solides», affirme un spécialiste. D’autant que, contrairement à l’industrie cinématographique ou musicale, le jeu vidéo made in France n’est protégé ni par l’Etat, ni par des quotas, ni par un lobby puissant. Personne ne descendra dans la rue pour le défendre! «Le jeu est pourtant un produit culturel. Veut-on uniquement des Pokémons pour modeler l’imagination de nos enfants?», dit Bruno Bonnell. D’où le récent appel du Syndicat des Editeurs de Logiciels de Loisirs (SELL): «Il faut abaisser la TVA de 19,6 à 5,5%. C’est une question de survie», dit son président Jean-Claude Larue. Il ne faut peut-être pas exagérer. Certes, les stars de ce nouveau monde paient aujourd’hui la facture de leurs années folles. La défiance est à la hauteur des attentes suscitées. Mais la disparition ne sera pas au bout du chemin, car le marché européen devrait redémarrer fortement dès Noël prochain. La banque ING Barings prévoit une croissance mondiale de 10% par an, en moyenne, des ventes de logiciels de jeu qui atteindront 22,5 milliards de dollars en 2005. «On est reparti pour de très belles années de croissance», confirme Xavier Courtois. Reste à retrouver la confiance. Et qui sait, la «french touch» sera à nouveau à la mode.